(Laurent Gbagbo devant la Cour à la CPI)
Par Bernard Houdin

La Côte d’Ivoire se rapproche du moment sans doute le plus important de sa jeune histoire née de l’indépendance acquise le 7 août 1960, je veux parler de l’élection présidentielle programmée pour le 25 octobre prochain.
En effet ce scrutin sera sans doute décisif pour l’avenir du pays et devra marquer la fin de la période douloureuse et tumultueuse que celui-ci a traversé depuis la chute de feu Henri Konan Bédié le 24 décembre 1999. Chacun et chacune en Côte d’Ivoire connait la litanie des épreuves subies par le peuple ivoirien depuis lors et particulièrement depuis le 11 avril 2011, le jour où le pays a sombré entre les mains d’un imposteur instrumentalisé par l’étranger sous la conduite, malheureusement, de la « puissance coloniale » qui est aussi ma patrie d’origine. Une période que j’ai vécu au jour le jour, le plus souvent au cœur des évènements, au contact des principaux acteurs, à commencer par le Président Laurent Gbagbo, que ce soit au Palais ou à La Haye, pendant mes visites au pénitencier de Scheveningen où en suivant les audiences du procès à la Cour Pénale Internationale (CPI).
Dans mon livre « Gbagbo, un homme, un destin », paru en 2019, pour illustrer ma nomination, en 2007, en tant que Conseiller Spécial du Président, j’écrivais ceci : « Je vais devenir un témoin actif de toute la période qui va nous conduire au funeste 11 avril 2011. Ma conviction actuelle s’est forgée dans une période tumultueuse de l’histoire de la Côte d’Ivoire et m’a convaincu du bon droit du président dans ce combat. Alors que rien, dans nos parcours personnels, ne nous destinait à nous rencontrer un jour, Laurent Gbagbo le « révolutionnaire » dénonçant le régime d’Houphouët-Boigny avec des accents socialisants et moi qui, étudiant, avait connu Mai-68 depuis « l’autre rive », je me retrouvais engagé avec un homme qui, au-delà des étiquettes idéologiques au vernis craquelé, partageait avec moi une aversion définitive pour le mensonge et l’irrespect, tant vis-à-vis de lois que des hommes. Née du plus parfait hasard, notre rencontre s’est donc transformée, suivant le cours de l’Histoire, en une collaboration où ma fidélité trouve ses racines dans le respect que j’ai pour cet homme dont je peux dire, sans calcul, qu’il cumule une force morale et une humanité peu communes, surtout dans l’univers sulfureux du pouvoir ».
Mais ma relation avec la Côte d’Ivoire n’a pas commencé avec ma rencontre avec le président Laurent Gbagbo. Elle remonte au 29 juillet 1950, jour de mon premier anniversaire, quand ma mère a rejoint à Abidjan mon père, arrivé quelques mois plus tôt, en débarquent au wharf de Port-Bouët en me tenant dans ses bras.

Pendant que mon père participait avec sa société, la SETAO, à la construction du pays (ponts FHB et Charles de Gaulle, Hôtel Ivoire etc…) et que ma mère, médecin, se consacrait à soigner les populations (dispensaire de l’ORSTOM à Adiopodoumé, Fondation Raoul Folloreau à Adzopé…) j’ai suivi un cursus scolaire qui me conduisit de « l’école des Sœurs » au Plateau jusqu’au Lycée Classique en passant par l’école de la RAN et le collège d’Orientation du Plateau.
Rentré en France pour finir mes études secondaires, je suis revenu à Abidjan entre 1975 et 1977, dans le cadre de mon service militaire, au titre de la Coopération, affecté à la Caisse Autonome d’Amortissement qui dépendait du ministère de l’Economie et des Finances dirigé par un certain Henri Konan Bédié. Il signera à la fin de ma période « militaire » mon maintien au poste après avoir accepté de le transformer en poste « civil »… Des raisons familiales privées me feront alors renoncer à l’occuper.
Je ne vais renouer avec la Côte d’Ivoire qu’au milieu des années 90, en collaborateur d’un jeune dirigeant proche du Vieux, Hamed Bassam, qui me nommera Directeur Général de la société ASH, concessionnaire de la gestion des ordures ménagères d’Abidjan.
La conclusion d’un quart de siècle de larmes, de sang et de sueur, pour reprendre les célèbres termes d’un premier Ministre anglais qui savait de quoi il parlait.
A entendre et observer les débats qui s’intensifient à l’approche du 25 octobre, j’ai le sentiment que toute la mesure de l’enjeu n’a pas encore été prise par la grande majorité des acteurs, politiques, médiatiques et de la société civile.
J’ai décrit dans mon livre, « Les Ouattara, une imposture ivoirienne » l’engagement d’Hamed Bassam dans la chute de HKB en 1999 et la succession d’évènements qui m’ont finalement conduits en 2007 au poste de Conseiller Spécial du Président, que je n’ai plus quitté depuis et qui me permettent de dire que j’ai été « un témoin actif » de toute ce pan de l’histoire du pays, d’autant plus légitimé par le décret signé par le Président pour m’accorder la nationalité ivoirienne en mai 2007.
Je me suis permis ce petit détour historique personnel pour bien fixer les choses et faire comprendre que la position que je vais développer et défendre est celle d’un vieil habitant de ce pays, baigné à la fois par sa culture d’origine mais aussi par celle acquise au fil des ans et des expériences dans sa seconde patrie. C’est une réflexion profondément personnelle, nourrie de ces décennies passées, qui a forgé ma conviction et je vais essayer, à mon modeste niveau, de la partager avec les Ivoiriens et les Ivoiriennes.

Je le redis, l’échéance électorale à venir sera décisive pour très longtemps pour la Côte d’Ivoire. Ce ne sera pas seulement le choix d’un homme pour diriger le pays pendant les cinq années à venir mais, surtout, je ne vais pas, ici, m’arrêter aux contingences de la procédure électorale. Je considère comme un postulat acquis que les trois problèmes préalables à la tenue d’une VRAIE élection, à savoir la liberté de candidature, la liste électorale consensuelle et une Commission Electorale Indépendante non contestée seront résolus dans le temps imparti pour un déroulement régulier du scrutin. Je vais simplement réaffirmer haut et fort que si cette procédure électorale était à nouveau bafouée par Ouattara, ce ne sont pas des candidats qu’il affronterait alors mais tout un peuple…
Mais je prends ici le « pari de Pascal » : les élections se tiendront selon un processus consensuel. Dès lors, ce qui importe c’est de bien définir les enjeux pour le pays. Depuis l’indépendance la Côte d’Ivoire a connu deux grandes périodes quasiment égales dans le temps : trente-trois ans sous la direction d’Houphouët-Boigny et bientôt trente-deux depuis sa disparition.
On peut penser ce que l’on veut de la première période mais l’Histoire, avec un grand H, a déjà retenu que le Vieux, avec sa légendaire faconde mais aussi sa capacité à décider sans faiblir dans les moments difficiles, a pétri une véritable Nation à partir d’un territoire colonial issu d’un découpage administratif dont on ne peut pas dire qu’il obéissait à une homogénéité géographique et humaine évidente. A sa mort la Côte d’Ivoire « Etat-Nation » était née.
La deuxième période, dès le premier jour, a été l’objet de toutes les convoitises avec en point d’orgue la tentative anticonstitutionnelle, déjà, du premier ministre Alassane Ouattara qui a tenté de contourner la Constitution à son profit en faisant fi de l’article 11 qui faisait de HKB le successeur légitime du défunt président. Le ministre Essy Amara qui vient, hélas, de nous quitter m’avait souvent parlé de cette réunion du Conseil des Ministres, le 7 décembre 1993, où ADO avait exposé son « plan » et où Amara fut le seul à quitter la salle en s’opposant à cette manœuvre frauduleuse.
Je ne vais pas refaire l’Histoire mais tout ce qui s’est passé ensuite, jusqu’à aujourd’hui, découle de cette « volonté de puissance » qui perçait sous le masque avenant de l’économiste qui était venu « redresser le pays » propulsé par les instances internationales sous couvert d’ajustement structurel.
Au cours de cette période la Côte d’Ivoire a connu un seul moment d’espoir de souveraineté, celui compris entre octobre 2000 ou l’élection de Laurent Gbagbo mettait fin à dix mois de Transition militaire marquée par une gestion caricaturale de l’Etat et le 19 septembre 2002 où la rébellion fomentée par ADO et ses commanditaires a marqué le début de la descente aux enfers du pays.
En novembre 2010 cet espoir de souveraineté a resurgit des urnes mais a subit une des pires exactions contre un pays souverain de ce début de XXI ième Siècle, commise sous la houlette du pouvoir français et la complicité active d’une partie de la « communauté internationale ». Et depuis le « funeste 11-avril 2011 » la Côte d’Ivoire n’est plus « la Côte d’Ivoire ». Et ce ne sont pas quelques breloques sportives ou une CAN miraculeuse qui peuvent masquer les dérives financières et morales du pouvoir en place et donner un peu de bien être aux populations.

L’élection présidentielle en Côte d’Ivoire est techniquement la copie conforme de l’élection française et marque, selon l’expression attribuée au général De Gaulle, la « rencontre d’un homme et d’un peuple ».
Bien sûr les candidats qui seront en lice en octobre prochain seront issus de partis politiques et présenteront des programmes de gouvernement fondés sur leurs convictions politiques mais, cette fois-ci plus que jamais, au-delà des étiquettes et des propositions, c’est un homme capable de transcender cette routine électorale et permette à la Côte d’Ivoire de redevenir la « Côte d’Ivoire » dont les électeurs ont besoin.
J’entends parler, depuis quelques années, d’âge, de « générations », d’origine ethnique ou religieuse concernant les éventuels candidats. Aucun de ces critères ne sont déterminants face à l’enjeu de l’élection à venir.
Balayons d’abord, sans faiblesse, tout argument prenant en compte l’origine ethnique ou religieuse. L’échéance d’octobre est trop décisive pour que le pays sombre dans des querelles liées à ce type de débats qui ont déjà couté très cher aux Ivoiriens et aux Ivoiriennes.
Reste la question de l’âge et de son corollaire, le conflit de « générations ». Pour se limiter à l’Histoire moderne, les exemples sont légions d’hommes et de femmes de tous âges qui ont, à un moment ou un autre, apporté une contribution significative à l’avenir de leur pays. N’oublions pas que le « Vieux » est décédé, au pouvoir, à 88 ans… Et, au regard de l’enjeu historique de ce scrutin, l’expérience acquise avec le temps et les luttes souvent douloureuses, fait, sans doute, de ce critère de l’âge un argument plutôt positif sinon décisif.
Ce que les électeurs devront considérer, en pénétrant dans l’isoloir, le 25 octobre 2025, c’est la capacité du candidat à être le plus à même de transcender les différentes lignes de fracture, politique, ethnique, sociale et religieuse qui ont « mélangé » les Ivoiriens toutes ces années.
Les défis sont immenses : réconciliation véritable qui suppose la vérité qui est due aux Ivoiriens sur la crise postélectorale de 2010/2011 (car sans vérité il ne peut y avoir de pardon), gestion de la dette financière abyssale, sauvegarde de l’Etat de Droit face à toutes les dérives engendrées par la corruption endémique et les trafics de tous ordres qui ont engendré une paupérisation insupportable de millions d’hommes et de femmes de ce pays au bénéfice exclusif du clan au pouvoir, remise à niveau de l’éducation, de la santé et des services publics en général, restauration d’une armée républicaine, redéfinition de la place de la Côte d’Ivoire dans les relations internationales en préservant les éléments fondamentaux de sa souveraineté.
En écrivant cela on se rend compte que la situation actuelle est tout sauf pérenne et que le point de rupture n’est pas très éloigné. Un adage africain dit, de façon imagée, « cabri mort ne craint pas couteau ». En Côte d’Ivoire la réalité socio-économique est explosive, le temps presse et il faut prendre la vraie mesure de cette situation et en finir avec tous les faux calculs actuels. Sinon le scénario redouté d’un nouveau cycle de troubles et de violences risque de se reproduire avec des conséquences incalculables aujourd’hui.
Le choix historique du Président Laurent Gbagbo a été de se placer constamment sur le plan du Droit et des règles du combat démocratique dans le cadre constitutionnel le plus strict. C’est pourquoi personne mieux que lui ne pourra, le moment venu, inciter les uns et les autres à « s’asseoir et discuter ».
Le 26 septembre 2007, dans son discours devant l’Assemblé Générale des Nations-Unies, il exprimait sa vision des élections : « La tenue d’élections transparentes libres et ouvertes à tous, est non seulement une exigence de ma culture politique mais aussi, et surtout, une nécessité démocratique. Les élections sont un moyen de bonne gouvernance. J’ambitionne de faire de mon pays, la Côte d’Ivoire, un Etat moderne, c’est-à-dire un Etat dans lequel le peuple désigne ses dirigeants au moyen d’élections justes et transparentes. Des élections démocratiques constituent donc pour nous une nécessité pour la modernisation de la vie politique de notre pays… ».
Le 7 août 2010, à l’occasion de la Fête Nationale, le Président avait élevé mon père au grade de Commandeur de l’Ordre National et l’avait présenté ainsi : « c’est grâce à ce monsieur que l’on peut aller du nord au sud d’Abidjan sans avoir à nager », faisant référence à la construction des deux premiers ponts entre le Plateau et Treichville.
Le 25 octobre prochain les Ivoiriens et les Ivoiriennes vont élire l’homme qui va construire le pont qui va relier les deux rives de la Côte d’Ivoire, tragiquement séparées depuis si longtemps. Il s’appelle Laurent Gbagbo.
Le 23 avril 2025
Bernard Houdin
Conseiller Spécial du président Laurent Gbagbo
Citoyen franco-ivoirien
PS — pendant que je rédigeais cette tribune, ADO a fait prendre à la « Justice » ivoirienne une décision inique concernant un candidat déclaré à l’élection. Dans Ecce Homo, Friedrich Nietzsche écrit : « Ce n’est pas le doute, c’est la certitude qui rend fou » Le pouvoir ivoirien sombre dans la folie
Source : Magazine Le Panafricain — Numéro 128
LE PANAFRICAIN Magazine bimestriel d'informations politiques, économiques et culturelles sur l'Afrique