ENTRETIEN AVEC … Le Général de corps aérien Mamadou Mansour Seck, PCA du Centre des Hautes Études de Défense et de Sécurité (CHEDS)

« Tous ces pays qui ont connu des attentats terroristes devaient participer au Forum pour échanger leur expérience »

Eminent membre des forces armées sénégalaises et Général de corps aérien, Mamadou Mansour Seck a occupé les plus hautes fonctions au niveau de la hiérarchie militaire. Il est actuellement le PCA du Centre des Hautes Études de Défense et de Sécurité (CHEDS). En prélude à la 4ème édition du Forum Paix et Sécurité, il nous décrypte les défis sécuritaires qui se posent à l’Afrique et propose des solutions pour lutter efficacement contre le terrorisme.

Dakar abrite du 13 au 14 novembre 2017 la 4ème édition du Forum sur la Paix et la sécurité en Afrique. Vous avez pris part à la préparation de plusieurs rendez-vous de réflexions stratégiques sur le terrorisme. Pouvez-vous nous parler de votre expérience dans la lutte contre le terrorisme ?

Mon expérience dans la lutte contre le terrorisme débute véritablement en 2001. A l’époque, j’étais Ambassadeur à Washington lorsqu’il y a eu les attentats du 11 septembre. Nous étions informés qu’il y avait près de 10.000 victimes de 80 nationalités. Évidemment, en tant qu’Ambassadeur, nous avions essayé de vérifier si des Sénégalais figuraient parmi les victimes. Un travail difficile en raison de la saturation des lignes téléphoniques et il était impossible de prendre l’avion. La nation la plus puissante militairement qui dépense près de 70% de toutes les dépenses de sécurité dans le monde, la première puissance économique a été complètement déstabilisée.

La psychose était telle que l’avion qui est le moyen de transport le plus répandu aux États-Unis n’a pas été utilisé par les Américains pendant plusieurs jours. Quand nous avons pris les premiers avions après les attentats , on était impressionné de voir qu’au lieu de 200 personnes, nous étions une vingtaine de passagers. Pendant le vol il était interdit d’aller aux toilettes.Voilà 19 personnes qui ont déstabilisé la première puissance mondiale. Quand on a demandé à la CIA de faire un rapport sur ces attentats, une phrase importante a été celle-ci : « Ces gens se comportent comme tout le monde et c’est une fois qu’ils passent à l’acte qu’on essaie de comprendre ». Leur arme, c’est la surprise. On ne sait jamais, où ils vont frapper, quand et comment.

Après cet événement, j’ai rendu compte au président Abdoulaye Wade et je lui ai proposé de provoquer une réunion à Dakar de tous les chefs d’État africains. Trois semaines après, nous nous sommes réunis à Dakar. Il y avait Olusegun Obasanjo du Nigéria, Yoweri Museveni de l’Ouganda, et une trentaine de présidents ou chefs de gouvernement. Nous avions aussi invité la France et les États-Unis pour participer aux travaux.

Quand le président Macky Sall est venu au pouvoir, à l’issue d’une rencontre tenue les 7 et 8 décembre 2013 à l’Elysée, il a proposé qu’il y aurait désormais une réunion « informelle » annuelle à Dakar pour les chefs d’État qui le veulent bien pour partager leurs expériences contre le terrorisme. Depuis lors, le Forum Paix et Sécurité se tient régulièrement à Dakar. Elle sera à sa quatrième édition cette année.

Je participe au forum dans le comité des sages et je m’intéresse à toutes les activités. Le général Paul Ndiaye directeur du Cheds est président de la commission scientifique

Pour avoir participé activement aux différentes éditions du Forum Paix et Sécurité en Afrique, quel bilan en tirez-vous ?

Grosso modo, je crois qu’il a eu une prise de conscience. Plusieurs pays ont participé au forum. Le president Déby du Tchad était présent ainsi que Buhari du Nigéria La France était représentée par son ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian (actuel ministre des Affaires étrangères). Le bilan est qu’il y a eu des échanges. L’idéal aurait été que des pays comme la France, l’Angleterre, l’Espagne, les États-Unis, la Belgique, le Mali, la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso, le Tchad, touchés par le terrorisme participent à cette rencontre. Tous ces pays qui ont connu le terrorisme devaient participer tous à ce forum pour échanger leur expériences.

Ce partage d’expériences est fondamental puisque les terroristes changent constamment de procédés. Le lieu, le moment, le modus operandi ne sont jamais les mêmes. Malgré tout, les pays qui étaient présents ont pu faire des échanges utiles et pertinents. Récemment le Cheds et la Confédération suisse ont organisé un séminaire régional qui a regroupé 45 délégations. Cette forte participation résulte de la sensibilisation sur le fait qu’un pays tout seul ne peut pas gagner cette guerre. C’est une guerre où il n’y a ni frontière ni front, d’où sa complexité. C’est pourquoi on parle de guerre asymétrique, car ce ne sont plus deux armées qui se font face, mais l’ennemi est invisible. Les premières éditions du Forum Paix et Sécurité ont suscité une sensibilisation et j’aurais souhaité qu’il y ait beaucoup plus de pays, non seulement ceux qui ont été victimes du terrorisme, mais aussi ceux, qui comme le Sénégal, n’ont jamais connu d’attentat et veulent apprendre.

Si je comprends bien, vous voulez dire que la présence des membres du G5 est nécessaire ?

Oui effectivement. J’ai toujours préconisé que le Sénégal fasse partie du G5. Même si dans la ligne de front, le Sénégal est en deuxième position, après tout la Côte d’Ivoire n’est pas au Sahel et elle a été frappée. Les terroristes étudient les faiblesses de la société, en particulier de la démocratie. Dans un pays démocratique, chacun a la liberté d’aller et venir. La sanction ne vient qu’après le crime.

La question de la sécurité, notamment de la prévention de l’extrémisme violent, demeure au centre des préoccupations sur le continent africain. Comment les États et les différentes organisations œuvrant dans ce cadre doivent-ils, selon vous, procéder en vue d’une réponse appropriée aux défis sécuritaires ?

Je pense qu’il faut une coordination des services, une mutualisation des moyens, un partage du renseignement et la participation de la population. Tout cela contribue à restreindre l’espace de manœuvre de ces groupes terroristes. S’ils savent que tout le monde est prêt à assister les services de sécurité et participer au renseignement, ils auront moins d’espace pour commettre des crimes. Les forces de défense et sécurité sont aussi déterminantes, en particulier en matière de dissuasion.

Dans ces forces de défense et de sécurité, je préconise qu’on privilégie le renseignement et les forces spéciales comme le GIGN. Aux États-Unis, c’est une unité spéciale Navy Seals qui a tué Oussama Ben Laden. Ces forces spéciales sont agiles, bien instruites, bien entraînées, bien équipées, bien renseignées et discrètes. L’importance du renseignement justifie aussi l’emploi des drones (avions sans pilote).

Il faut comprendre que c’est une guerre holistique, qui s’attaque à toute la société, en particulier aux jeunes. C’est pourquoi il faut encadrer les enfants en famille et à l’école car les terroristes cherchent à endoctriner et radicaliser les jeunes. Le développement permet de trouver de l’emploi. Aujourd’hui les parents n’éduquent plus leurs enfants comme cela se doit. L’École est perturbée par des grèves. Tout cela fait que les enfants éduqués par internet, la télévision et le portable mal encadrés sont des victimes faciles de l’endoctrinement. Les djihadistes essaient de recruter des jeunes sans emplois par internet. C’est très rare de voir un jeune bien formé qui a un bon emploi tomber dans l’obscurantisme.

La lutte contre le terrorisme passe aussi par l’éducation de la population. En Angleterre, par exemple, la police de Scotland Yard a sensibilisé les citoyens pour qu’ils signalent tout acte suspect. Comme le renseignement est fondamental dans la lutte contre le terrorisme, la participation de la population est incontournable. Il faut faire en sorte que la population ait cet esprit de défense, c’est-à-dire que le citoyen est convaincu qu’en donnant des informations à un service du renseignement, il participe à la protection de sa famille, de ses parents et peut-être de lui même. Il y a beaucoup à faire dans ce domaine. La population doit acquérir ce réflexe. Enfin, il faut également une réponse doctrinale à l’idéologie djihadiste. C’est un bon moyen d’éviter que la propagande djihadiste et leur interprétation particulière et erronée de l’islam prenne le dessus sur notre vision de l’Islam modéré qui date de mille ans.

Il faut signaler que l’État Islamique et Al Qaeda n’ont pas adopté la même stratégie. Ce dernier a utilisé la surprise en se servant de petites unités mobiles et dans des endroits où on ne les attendait pas. Par exemple au Nigéria, Boko Haram a d’abord utilisé des femmes parce que quand on parle de sécurité on ne se méfie moins d’elles. Boko Haram a utilisé des filles que tout le monde considère comme des innocentes. Tout cela s’inscrit dans une logique d’utilisation de la surprise. C’est tout le contraire de l’EI qui a voulu instaurer un Kalifat. Le Kalifat veut dire des infrastructures, des villes comme Raqqa qui sont faciles à bombarder. C’est pourquoi, j’avais prévu, il y a deux ans, que l’EI finira par perdre. Ce n’est pas en occupant des infrastructures fixes que l’EI va gagner la guerre. Ils ne peuvent que perdre dans une guerre classique contre des armées professionnelles.

Le thème de la 4ème édition du Forum sur la Paix et la sécurité en Afrique est « Défis sécuritaires en Afrique : pour des solutions intégrées ». Que pensez-vous de ces thématiques liées surtout à la défense et la sécurité ?

Le thème parle de solutions intégrées. A ce sujet, je vous rappelle le cas du G5.
Il y a une grande différence d’efficacité sur le terrain entre des unités intégrées avec une unicité de commandement et des unités nationales indépendantes qui opérent séparément Ce groupe doit être financé et les besoins sont de l’ordre de 400 millions d’euros. Après une promesse d’une centaine de millions d’euros, l’ONU s’est intéressée à ce projet. Donc,il peut y avoir des solutions. A mon avis, pour une bonne intégration, le Sénégal devait faire partie du G5. Même s’il n’est pas membre à part entière, il peut avoir un rang d’observateur pour connaître l’ennemi. Cela lui permettrait de se préparer par anticipation.

Toujours concernant les solutions intégrées, il existe dans certains pays, ce qu’on appelle la « guerre des polices ». C’était le cas aux États-Unis où l’on avait constaté cette rivalité entre la CIA qui est la police de l‘extérieur et le FBI police de l’intérieur.Cette « guerre » peut exister partout même chez nous. Elle doit être dépassée. Le cloisonnement ne doit plus être valable. Tout le monde doit se partager l’information. De même, les structures différentes de renseignement devraient être considérées comme les différents organes d’un même corps. Chaque organe à un rôle spécifique mais il doit agir en harmonie avec les autres.

Soyons tous soldats de la nouvelle guerre !

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